Rencontre avec Jérôme Pruneau, nouveau coordonnateur du chantier sur la transition vers l’enseignement supérieur des Premiers Peuples

23 septembre 2026

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous annonçons la nomination de Jérôme Pruneau à titre de coordonnateur-responsable du comité sur la transition vers l’enseignement supérieur des Premiers Peuples. Nous nous sommes brièvement entretenus avec lui, afin de mieux le connaître et en savoir davantage sur sa vision du chantier, de son rôle et des défis qui marquent l’accès et la fluidité des parcours des personnes étudiantes des Premiers Peuples. 

Le Pôle souhaite souligner l’engagement remarquable de David Boutin, qui a assuré la coordination du chantier avec générosité et conviction au cours des dernières années. Son implication a contribué à faire avancer la réflexion et à mobiliser les partenaires autour d’enjeux importants pour les Premiers Peuples. Bien qu’il transmette aujourd’hui le flambeau de la coordination, David poursuivra son implication au sein du comité, permettant ainsi d’assurer une précieuse continuité dans les travaux du chantier.

Docteur en anthropologie, Jérôme Pruneau possède une vaste expérience en enseignement universitaire, en gestion de projets et en animation de démarches de concertation. Après avoir dirigé Diversité artistique Montréal de 2012 à 2020, il a accompagné de nombreuses organisations dans leurs réflexions et leurs actions en matière d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI).

Aujourd’hui conseiller en EDI au Collège d’Alma, consultant et collaborateur de la Formation continue de l’UQAC, il contribue à plusieurs initiatives visant à favoriser des milieux plus inclusifs. Impliqué dans différents projets du Pôle au cours des dernières années, il met désormais son expertise au service du chantier sur la transition vers l’enseignement supérieur des Premiers Peuples, dont il assure la coordination.

Qu’est-ce qui t’a amené à t’impliquer au sein du Pôle et à accepter la coordination de ce chantier?

Au-delà de mon engagement en tant qu’allié envers les Premiers Peuples, c’est une volonté de dépasser les silos. Le Pôle peut permettre une vision plus globale et coordonnée entre les établissements, ce qui n’est pas toujours facile quand on est affilié à un établissement en particulier.

Comment ton parcours t’a-t-il préparé à travailler sur les enjeux de transition vers l’enseignement supérieur des Premiers Peuples?

L’ethnologie est toujours au cœur de mes démarches et réflexions, car je suis convaincu que connaître l’autre, c’est apprendre à se connaître soi-même, et donc à vivre collectivement mieux. Je me suis toujours intéressé aux différences culturelles, dans ce qu’elles ont de singulier et d’universel, dans leurs façons de forger les identités. Et, comme j’ai toujours dans ma carrière accompagné des gens (étudiant·es, artistes, sportif·ves), la question de la transition et de la réussite me parle.

Qu’est-ce qui t’interpelle particulièrement dans ce chantier et dans les objectifs qu’il poursuit?

Je crois qu’on peut, à travers ce chantier, s’assurer que les enjeux de reconnaissance, d’écoute active et, éventuellement, de réconciliation, soient regardés de la bonne façon : avec humilité, désapprentissage et (ré)apprentissage. On peut avancer en véritable coconstruction avec les Premiers Peuples, et non en portant encore un regard colonial. Je crois que le Pôle est le bon endroit pour ça, surtout en travaillant main dans la main avec le centre Nikanite.

Selon toi, quels sont actuellement les principaux défis qui influencent l’accès à l’enseignement supérieur et la fluidité des parcours des personnes étudiantes des Premiers Peuples?

Les défis sont malheureusement encore nombreux et grands. Ils s’inscrivent dans une Histoire continue qui, aujourd’hui, pour les Premiers Peuples, en est peut-être au début du temps de guérison. Certain·es d’entre eux prennent de plus en plus le chemin rouge. Et sans guérison véritable, les défis seront encore présents. Je suis allé cette fin de semaine au Powwow d’Opitciwan et j’ai pu voir la résilience dans les prières et dans les chants, dans les danses et les visages au moment où, la veille, il y avait encore eu un suicide dans la communauté. Et pourtant, les membres de cette communauté persévèrent à être généreux, humbles et fiers, souriants aussi. Je suis une personne optimiste et je suis convaincu qu’on peut générer de l’envie, de l’espoir, des modèles et, donc, de la réussite à travers le Pôle, et grâce aux étudiant·es autochtones qui avancent, progressent, obtiennent plus de diplômes et deviennent des modèles pour les jeunes.

On parle souvent de décolonisation des établissements d’enseignement supérieur. Concrètement, qu’est-ce que cela peut signifier dans notre contexte régional?

Décoloniser, c’est accepter de changer de paires de lunettes pour regarder le monde ou pour dispenser des apprentissages. C’est arrêter de penser que le monde occidental est le seul modèle de réussite possible, et surtout le meilleur. Nous avons beaucoup à apprendre des Premiers Peuples, sur la façon de vivre collectivement, sur la gestion de la nature, sur notre spiritualité aussi. J’aspire à ce que les projets du Pôle soient un reflet de cette décolonisation, avec des références qui viennent non seulement des Premiers Peuples d’ici au Québec, mais aussi des références internationales partout où les peuples autochtones sont et vivent (Amérique du sud, Océanie, etc.). Et, accepter ça, c’est changer nos façons d’enseigner, changer nos protocoles de recherche, c’est accueillir la pensée alternative d’où qu’elle provienne pour confronter nos propres modèles.

À quoi ressemblerait un chantier réussi dans trois ou cinq ans? Quels changements aimerais-tu voir émerger dans la région?

Ouf, vaste question ! C’est sûr que j’aimerais que toutes les écoles, les cégeps et les universités endossent un modèle de sécurisation culturelle avec des lieux d’accueil spécifiques, avec des aîné·es en résidence dans chaque établissement, comme nous avons la chance d’en avoir deux au Collège d’Alma. C’est un modèle novateur, qui crée plus que du lien : ça crée du liant. C’est un ciment fort, oui avec les étudiant·es autochtones, mais plus encore. C’est une contamination positive de chaque recoin du Collège, avec les personnes enseignantes, les personnes des ressources matérielles, les professionnel·les, les jeunes allochtones. Les ainé·es transforment notre vision des Premiers Peuples et déconstruisent les préjugés à chaque intervention. C’est magique ! J’adorerais ça !

Au Pôle, nous nous intéressons aux transitions qui marquent les parcours. Y a-t-il une transition personnelle ou professionnelle qui t’a particulièrement transformé? Qu’est-ce qu’elle t’a appris sur l’accompagnement du changement?

Quand j’étais jeune à la fin du lycée, je n’avais pas envie de faire des études et je suis allé travailler pendant 4 ans à faire des saisons sportives. Puis, j’ai rencontré une personne qui m’a parlé de mes forces et de mes qualités humaines en me disant que l’université pourrait être une bonne avenue pour moi à condition de trouver la bonne entrée, celle qui me passionnerait. Comme je faisais beaucoup de sport, j’ai commencé la faculté des sciences et techniques des activités physiques et sportives. Et là, en maîtrise, j’ai croisé la route d’un ethnologue qui m’a dit : le sport, c’est une technique du corps : lis Marcel Mauss ! Et je suis tombé amoureux de l’anthropologie et de l’ethnologie qui me représentent vraiment je pense, au point de faire un doctorat ! Être à l’écoute des autres pour apprendre, les comprendre et, éventuellement, mieux les accompagner. À partir de là, j’ai voyagé, j’ai eu un poste d’enseignant-chercheur en Guadeloupe, où je suis resté 8 ans avant de venir au Québec. J’y ai découvert un peuple magnifique, mais avec des défis nombreux en lien avec la néo-colonisation de la France sur ses anciennes colonies. Depuis 17 ans, je suis au Québec et depuis 5 ans au Saguenay-Lac-Saint-Jean. J’y découvre des gens, des histoires et une autre culture dans laquelle s’imbrique mutuellement, mais singulièrement, l’histoire des Premiers Peuples, avec toute la complexité que l’on connaît. En bougeant à travers le monde, je suis persuadé d’une chose : l’ouverture à l’autre et l’acceptation de la différence, c’est la seule chose qui peut transformer positivement le monde et particulièrement nos sociétés occidentales.

Y aurait-il autre chose que tu aimerais ajouter au sujet de ton nouveau rôle ?

Je vais essayer de faire du mieux possible pour succéder au magnifique travail déjà engagé par le Pôle sur ce chantier et spécifiquement par David Boutin qui avait cette coordination avant moi. J’espère qu’il sera fier de moi !